Entretien avec La Décroissance

Entretien publié dans le numéro 111 de La Décroissance (été 2014).

La Décroissance : Après l’adoption de la loi sur le mariage homosexuel, de nombreuses voix se font entendre pour réclamer la mise en place de la PMA pour les couples lesbiens, voire pour les plus extrémistes la légalisation de la GPA. En quoi ces mesures renforceraient-elles l’emprise de la technologie et du capitalisme sur nos vies ?
Le récent débat sur la PMA en France a été mal posé. Au nom d’une conception biaisée de l’égalité, la gauche a réduit tout débat sur la PMA – considérée unanimement comme un progrès social et humain – à la seule question de son ouverture aux homosexuels. La droite s’est engouffrée sur ce terrain là. Elle qui ne trouve rien à redire à la PMA depuis 30 ans, s’insurge aujourd’hui contre son extension aux homosexuels, comme si les couples homos n’avaient pas les mêmes capacités que les hétéros à aimer, éduquer et prendre soin d’un enfant. Le vrai débat sur la PMA et la GPA ne porte pas là-dessus. Ces techniques doivent être critiquées et combattues en tant que telles, indifféremment pour les homos et pour les hétéros.L’assistance médicale à la procréation asservit les hommes et les femmes à une technocratie en blouse blanche : médecins, gynécologues, banquiers en sperme et généticiens. Elle signe l’intrusion des experts et du pouvoir bio-médical jusque dans la chambre à coucher. La PMA et la GPA concourent à la marchandisation du vivant, à l’exploitation des femmes pauvres et transforment les enfants en produits manufacturés, monnayables sur un marché de l’enfant. Avec la fécondation in vitro, la reproduction artificielle de l’humain place les embryons sous la coupe du biologiste et entraîne leur sélection : l’eugénisme. Elle ouvre la voie à leur manipulation génétique, et donc au transhumanisme [Notez que l’insémination pratiquée à domicile avec le sperme d’un proche n’est pas la PMA. Elle n’exige qu’un pot de yaourt et une seringue et ne soulève qu’une seule question : celle de l’accès aux origines : dira t-on au gamin qui est son père biologique ?].
Dans cette optique, la revendication d’un « droit à la PMA » pour les couples de lesbiennes doit être combattue pour ce qu’elle est avant tout : l’ouverture de la PMA à tous les individus fertiles, homos ou hétéros. Cette revendication rend légitime pour qui le souhaite, la possibilité de recourir à la fécondation in vitro et donc à la sélection génétique des embryons. C’est le passage d’une technique palliative, déjà condamnable en tant que telle dans un monde surpeuplé, à une technique de convenance. Voilà qui permettra comme aux Etats Unis, à des couples de bourgeois fertiles de recourir à la fécondation in vitro afin de sélectionner sur des critères génétiques (diagnostic pré-implantatoire) l’embryon qu’ils veulent implanter dans l’utérus – celui de maman, ou celui d’une Indienne, si maman ne veut pas prendre du ventre. Evidemment, l’opération devra être financée et prise en charge par l’État et la société : c’est la signification du « droit à la PMA » revendiqué par les libéraux de gauche, un droit opposable, qui oblige l’Etat à fournir à chacun les moyens de l’exercer, par opposition au « droit de », simple absence d’interdiction.

Dans votre ouvrage, vous montrez que le marché de la reproduction artificielle existe déjà : pourriez-vous présenter les pratiques à l’œuvre aujourd’hui, et le poids que représente ce marché ?
A l’ère technologique, le capitalisme trouve les moyens de son expansion dans les ravages qu’il a lui-même causés. La baisse foudroyante de la fertilité humaine liée à la pollution chimique de l’environnement depuis un siècle, lui ouvre aujourd’hui un marché gigantesque. Ce nouveau secteur industriel pèse 650 millions d’euros au Royaume-Uni, plus de trois milliards de dollars aux Etats-Unis. En Inde, les dizaines de milliers de clients qui louent un utérus déboursent chaque année plus d’un milliard d’euros. La douleur des couples en mal d’enfants a bon dos. PMA et GPA existent d’abord et avant tout parce qu’elles engraissent médecins, biologistes, généticiens, directeurs de banques de gamètes, juristes et avocats spécialisés dans la filiation. Comme tout marché, celui-ci est a-moral. Tout s’achète, tout se vend. La loi de l’offre et de la demande fixe le cours de l’ovule, du sperme ou de l’enfant dans le supermarché mondial de la reproduction humaine. Chez le danois Cryos Bank, leader mondial du sperm business, le sperme est livré en 24 heures, moyennant 500 à 2 000 euros selon la qualité souhaitée. Aux États-Unis, le prix de l’ovule varie entre 2 500 et 50 000 $, en fonction de vos exigences. Des catalogues en ligne permettent de choisir votre produit en fonction de critères toujours plus précis : âge de la fournisseuse, type ethnique, antécédents médicaux, origine sociale, caractéristiques physiques, quotient intellectuel et niveau d’éducation. La reproduction artificielle de l’humain a aussi son Hard Discount. Les centers for human reproduction implantés en Europe de l’Est et dans le Tiers-Monde, défient toute concurrence, en matière de vente d’ovule, de prestations médicales, ou de location d’utérus.
Dans la guerre économique mondiale, soutenir le développement de la PMA et de la GPA, c’est soutenir le commerce des ovules et du sperme, l’exploitation des femmes du Tiers-Monde, et en définitive, le principe maître du capitalisme selon lequel tout se vend et tout s’achète.

Les barrières morales à la fusion homme-machine semblent sauter une à une : pensez-vous que nous avons pris le chemin du meilleur des mondes, avec des perspectives d’eugénisme et de transhumanisme ?
On espère toujours que nos écrits seront contredits par la réalité, que la conscience du désastre progressera plus vite que le désastre lui-même. Malheureusement, il y a peu de raisons d’être optimiste.
La PMA est intrinsèquement eugéniste. Voyez les catalogues des banques de gamètes. Ne sont sélectionnés que les candidats qui correspondent aux canons des managers et d’Hollywood. Depuis 2011, Cryos Bank n’accepte plus le sperme des hommes roux.
Mais le potentiel eugéniste de la PMA réside surtout dans la généralisation du diagnostic pré-implantatoire (DPI) : le testage génétique de multiples embryons lors d’une fécondation in vitro afin de sélectionner celui qui sera implanté. Bénéficiant de chaque « progrès » de la génétique, le DPI ouvre la voie à un véritable design de l’enfant. Il permet déjà de choisir le sexe ou la couleur des yeux du futur bébé, et de lui d’éviter quelques 400 maladies. Il permettra bientôt de sélectionner des caractéristiques liées non seulement à la santé, mais également à l’apparence physique, voire à l’intelligence. Ainsi qu’on le fait avec les saumons ou les porcs, il est aussi possible de manipuler génétiquement des embryons humains. L’amélioration génétique est une des voies promues par les transhumanistes pour fabriquer l’homme augmenté.
Dans ce contexte, les parents seront contraints à la sélection génétique de leur progéniture, sous peine de la voir reléguée au rang de sous-humanité. Et si cet eugénisme du libre choix ne suffit pas à les convaincre, les impératifs de l’État, de l’Industrie et du Développement Durable dans la guerre économique mondiale sauront les rappeler à l’ordre : améliorée leur main d’oeuvre sera plus productive. Plus petite, elle produira moins de CO2. Que de perspectives pour les écotechniciens ! L’enfer vert, c’est aussi l’eugénisme vert [Voir Tomjo, L’Enfer Vert, L’échappée, 2013].

En ayant abandonné la critique de la marchandisation de l’existence et en rejetant une nature honnie, diriez-vous que la gauche (PS, EELV, Front de gauche, etc.) est devenue fer de lance du libéralisme ?
La gauche confond nature et idée d’ordre naturel. La nature c’est ce qui naît, l’inné, ce qui est donné à chacun à la naissance et n’est le produit ni de la construction sociale, ni d’un quelconque artifice. Cette nature existe évidemment et nous impose de nombreuses contraintes : une femme ou un homme seul ne peut pas faire d’enfants, deux hommes ou deux femmes non plus. L’ordre naturel en revanche est un fantasme, qui légitime les inégalités sociales au nom de la nature.
La gauche libérale jette la nature avec l’eau du bain. Croyant couper l’herbe sous le pied de la droite et des réactionnaires, elle rejette en bloc les contraintes biologiques et physiologiques qui s’imposent à nous (pour le pire et pour le meilleur), et qui font de nous des êtres humains, des animaux politiques. Elle développe une conception de la liberté exclusivement libérale, individuelle et consumériste, qui fait de l’abolition de la nature son unique critère. Est bon ce qui est artificiel, est mauvais ce qui est naturel. Évidemment, le recours au marché et à la technologie est l’unique horizon de cette fausse liberté.
Or la nature n’est ni bonne ni mauvaise, et l’abolition de la nature n’est pas synonyme d’émancipation. A l’ère du capitalisme technologique, la lutte pour l’émancipation de la nature qui fut facteur d’émancipation, se paye désormais au centuple en soumission au capitalisme et à la technologie.
Il est étrange au passage que les mêmes personnes qui rejettent toute idée de nature, et proclament sans cesse le côté culturel de la filiation se battent pour obtenir, via la PMA, des enfants issus de leurs gènes. La chair de leur chair. Le sang de leur sang. Une fois déconstruit ce préjugé naturaliste, il est évident pourtant que l’adoption est un moyen tout aussi digne et respectable de bâtir une filiation.

Enfin, pourriez-vous décoder le langage orwellien de notre époque : comment expliquer que le développement de la reproduction artificielle se fasse au nom de l’égalité ?
La gauche confond égalité politique et identité (au sens de ce qui est identique). L’égalité qui a formé jusqu’ici la matrice idéologique de la gauche, est une égalité sociale, économique et politique. Elle est l’idée que les individus, quelles que soient par ailleurs leurs différences biologiques (physiques, cognitives, intellectuelles, sexuelles, ethniques…) doivent bénéficier des mêmes droits, des mêmes richesses et d’un même pouvoir de décision dans les choses de la cité. L’égalité ne vise pas à abolir les différences biologiques entre les individus, elle en fait abstraction. C’est là que réside la beauté de l’idée, et des combats qui furent menés en son nom. C’est cette conception de l’égalité que les avant-gardes de la gauche libérale – cyber-féministes, transhumanistes, philosophes post-modernes et autres avatars de la French Theory – falsifient de jour en jour. Réduisant la réalité sociale à l’opposition binaire entre dominants et dominés, hantées par l’idée que toute différence est nécessairement inégalité, elles en déduisent qu’on ne peut lutter contre la seconde sans abolir la première. L’égalité, c’est l’identité. Les bio-technologies sont les armes de ce combat pour l’uniformisation. Au nom de l’égalité, les femmes doivent pouvoir enfanter via la PMA comme les hommes, jusqu’à 70 ans. Il faut développer l’utérus artificiel, seul dispositif capable de mettre l’homme et la femme à égalité devant la grossesse. Les homosexuels doivent pouvoir se reproduire entre personnes de même sexe, grâce à la manipulation de cellules souches et à la gestation pour autrui.
En vérité, ce prétendu égalitarisme technologique se paiera d’un renforcement de toutes les inégalités. L’élite de la technocratie continuera d’accéder aux meilleurs outils de sélection et de manipulation génétique. Les inégalités sociales se doubleront d’une inégalité biologique. Par ailleurs appeler « égalité », ce qui n’est qu’uniformisation biologique des individus, c’est accepter le principe fondateur du libéralisme économique selon lequel l’homme est un loup pour l’homme. Les hommes incapables de cohabiter malgré leurs différences, la gauche assigne à la technologie la tâche de les rendre identiques, dans l’espoir que ce nivellement mettra fin aux discriminations et aux inégalités. Ce pessimisme libéral abandonne à la technologie le combat pour l’égalité, et renonce en fait à toute vie politique. Il confie aux forces impersonnelles de la Technologie (et donc de l’État et du Marché) la tâche de gérer et gouverner nos vies. Il remplace le gouvernement des hommes par l’administration des choses et prépare le meilleur des mondes : le technototalitarisme.

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