Post-face à l’édition italienne de la Reproduction artificielle de l’humain

Cet entretien avec le Collectif « Resistanze al nanomondo »(http://www.resistenzealnanomondo.org/) tient lieu de post-face à l’édition italienne de la Reproduction artificielle de l’humain (Ortica Editrice, 2016)

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Collectif Resistenze al nanomondo : Est-il vrai que des catholiques et la manif pour tous (qui n’est pas si hétérogène mais complètement homophobe…) ont utilisé votre livre comme un important manifeste en se l’appropriant ? Si ce n’est pas le cas, pour éviter le risque de certaines associations avec des milieux catholiques, de droite, homophobe, pourquoi n’avez-vous pas pensé de clarifier votre position en avant-propos du livre ?

Alexis Escudero : Lorsque la révolte luddite éclate en Angleterre (1811), bien peu de voix s’élèvent pour soutenir les briseurs de machines. Parmi elles : le poète britannique Percy Shelley. Dans Queen Mab, a philosophical poem, il fustige les ravages causés par les progrès de la mécanisation :

« Le pouvoir, comme une peste désolante, souille tout ce qu’il touche ; et l’obéissance, fléau de tout génie, toute vertu, toute liberté, toute vérité, des hommes fait des esclaves, et de l’organisme humain, un automate, une machine. […] Et ces marchands et fabricants sont endurcis contre l’espérance, insensibles à la crainte, poulies à peine vivantes d’une machine morte, purs engrenages mécaniques et articles de marché, parés de la fière et bruyante pompe de la richesse1. »

Percy Shelley est un libéral. On dirait aujourd’hui qu’il est de gauche. Exclu de son lycée pour athéisme, il défend l’amour libre, fustige le mariage, les traditions et la morale bourgeoise, plaide pour le végétarisme. Il ne cède pas pour autant aux sirènes du progrès technologique.

La gauche a oublié Percy Shelley comme elle a oublié les luddites. Dans sa version marxiste ou libérale, elle assimile le progrès économique et technologique au progrès social et humain. Elle ignore – ou feint d’ignorer ? – que depuis la Révolution industrielle, des individus ont refusé la fausse alternative entre progrès technologique et Réaction. Elle ignore le romantisme révolutionnaire2, l’école de Francfort, une partie de la critique situationniste. Elle assimile toute critique du progrès technologique à l’obscurantisme, à la réaction voire au fascisme.

Certains catholiques et réactionnaires ont lu la Reproduction artificielle de l’humain. Peut-être même y ont-ils trouvé des choses intéressantes. Tant mieux : je n’écris pas pour parler aux gens qui sont d’accord avec moi. Ce n’est un scoop pour personne que nous, libertaires et luddites, partageons avec l’église catholique et la droite traditionaliste la critique de l’eugénisme et du transhumanisme – même si ce n’est pas toujours pour les mêmes raisons, même si nos positions sur d’autres sujets fondamentaux sont irréconciliables : avortement, égalité homme/femme, liberté de choisir et de vivre sa sexualité, refus de subordonner nos choix politiques à la religion.

Je ne critique pas la reproduction artificielle au nom d’un ordre naturel fantasmé ou du respect de la création divine mais par anticapitalisme. Je critique les ravages infligés à nos corps, à nos vies et à la planète par un système économique aliénant, inégalitaire et destructeur. Sur ce terrain-là, la Manif pour tous ne me suivra jamais, qui s’élève contre la « marchandisation de l’humain » uniquement lorsqu’elle concerne les homosexuels. A l’exception d’une infime minorité sensible à l’écologie voire à la décroissance3, la Manif pour tous s’accommode parfaitement des pesticides qui stérilisent la population, de la PMA pour les couples hétéros, des banques d’ovocytes. Du capitalisme en somme, qu’elle tente d’accorder à la marge à ses principes moraux et religieux. C’est pourquoi ce livre n’a jamais constitué un manifeste de la Manif pour tous et qu’il ne le deviendra jamais. Pour le dire autrement : Les luddites ne sont pas réactionnaires. Les réactionnaires ne sont pas des luddites.

Dans certains passages nous lisons une généralisation, comme si le post-féminisme de Donna Haraway représentait tous les contextes, d’ailleurs très différents les uns des autres. Il n’y a pas seulement ce type de féminisme, comme il n’y a pas seulement le féminisme institutionnel réformiste. Il y a aussi un féminisme anarchiste, queer : dans ces derniers, où est présente aussi une critique du système technologique, on peut trouver des voix contre la procréation artificielle, ou bien il peut y avoir, malgré toutes les difficultés de la question, des contextes où essayer de transmettre une critique de la procréation artificielle.

Ce livre n’attaque pas le féminisme, combat pour l’égalité entre les hommes et les femmes dans les sphères publique et privée. Il attaque une certaine gauche, et par-là certains courants du féminisme – cyberféminisme, féminisme libéral, féminisme post-moderne. Sur les questions liées à la reproduction artificielle, leurs arguments sont devenus majoritaires au sein du féminisme – jusqu’à la gauche de gouvernement. On peut les résumer comme suit :

  • L’émancipation et l’égalité hommes/femmes ou homo/hétéro) passent – au moins en partie – par les biotechnologies (fécondation in vitro, congélation des ovocytes, utérus artificiel…)

  • Recourir à ces technologies est un choix individuel, privé, un droit que la société et l’État doivent garantir à chacun. Seuls les « premiers concernés » sont légitimes à s’exprimer sur le sujet.

  • Toute critique de ces technologies, a fortiori si elle ne vient pas des « premiers concernés », relève de la réaction, du paternalisme, de l’antiféminisme.

Je m’oppose point par point à ces arguments.

Les biotechnologies visent l’identité – l’uniformisation biologique – , pas l’égalité. S’en remettre aux biotechnologies pour faire advenir l’égalité est une renonciation au débat politique et à l’éducation, soit les deux voies que les partisans de l’émancipation devraient privilégier.

Le recours à ces technologies est une affaire exclusivement politique. Il n’y a pas de « premiers concernés » : en politique, chacun est légitime à s’exprimer sur les choses qui concernent la vie de la cité.

Enfin, c’est le sens de votre question, il existe bien des raisons féministes de refuser la reproduction artificielle. Certaines féministes s’en sont emparé. Elles restent malheureusement minoritaires. Après les chasses aux sorcières4 et l’accaparement de l’accouchement par les médecins5, l’artificialisation de la reproduction parachève le mouvement de médicalisation et de dépossession de la maternité par le pouvoir médical (essentiellement masculin). La reproduction artificielle s’en prend exclusivement au corps des femmes, diagnostiquées, manipulées, prélevées, expertisées, encouragées par le pouvoir médical à retenter indéfiniment leurs chances d’avoir un enfant, subissant alors examens, interventions chirurgicales, fausses couches à répétition, hémorragies. La marchandisation du corps touche principalement celui des femmes : vente d’ovules, gestation pour autrui6. Dans un monde où la réussite sociale passe par le fait d’avoir des enfants (et en attendant l’utérus artificiel), la PMA accroît l’injonction à la maternité sur les femmes. En Israël, la politique nataliste agressive de l’Etat, est un fardeau pour les femmes qui ne veulent ou ne peuvent avoir d’enfants7. Les nouvelles méthodes de FIV avec injection cytoplasmique du spermatozoïde permettent à des hommes quasi stériles de procréer. La responsabilité de la stérilité repose encore et toujours sur les femmes.

Vous parlez d’un « féminisme anarchiste, queer » dans lequel on trouverait des voix contre la procréation artificielle. Je ne connais pas le contexte italien. En France, s’il existe une poignée de féministes anarchistes queers, une minorité d’entre elles s’oppose à l’artificialisation de la reproduction8, sans parvenir à peser dans le débat public. Dans leur majorité, les personnes qui se réclament de la théorie queer soutiennent ouvertement la PMA9. En partie parce que critiquer l’artificialisation de la reproduction revient selon elles à faire le jeu des réactionnaires. Sans doute aussi parce que la reproduction artificielle et le transhumanisme sont des outils formidables pour déconstruire les rôles masculins et féminins, « troubler le genre », remettre en cause la dichotomie entre sexe et genre. Leurs critiques de la médicalisation, du pouvoir médical, s’effacent devant les promesses offertes par les technologies reproductives.

Vous écrivez que la procréation artificielle est un artifice que le capitalisme impose à nos corps pour compenser ses ravages, pour faire front à la stérilité causée par la pollution, mais comme vous le décrivez de façon approfondie par la suite ce n’est pas seulement cela. Nous pensons qu’elle fait partie d’un projet précis de contrôle, sélection, modification, homologation et domestication de l’humain.

Modification génétique et modification de la ligne germinale humaine, ce qui les lie est l’idée que la nature est imparfaite, que l’homme est imparfait et qu’ils doivent donc être améliorés. De la monoculture des champs nous arrivons à la monoculture humaine, au post-humain augmenté du transhumanisme.

Modifier génétiquement une plante, modifier atomiquement la matière, dans la modification en soi on peut déjà considérer comme implicite l’emprise sur le vivant.

Le mouvement d’artificialisation de la reproduction s’appuie en effet sur un projet politique : celui des transhumanistes. Ils sont la fraction avancée de la technocratie, classe dominante à l’ère du capitalisme technologique. Leur projet se confond avec les NBIC (nano et biotechnologies, informatique, sciences cognitive) : la fusion du biologique et de la machine. Au projet humaniste qui consistait à améliorer l’humain par l’éducation et la connaissance, les transhumanistes substituent le projet d’amélioration par la technologie : implants neuro-électroniques, sélection et manipulation génétique des embryons.

Leurs postes dans les plus grandes entreprises technologiques mondiales leur confèrent des moyens technologiques et financiers quasi illimités qui permettent à leurs délires de devenir petit à petit réalité. Il ne s’agit pas d’un complot. Leur projet n’est pas caché. Les transhumanistes disent ce qu’ils font et font ce qu’ils disent.

Leur discours est extrêmement séduisant car il promet d’en finir non seulement avec l’imperfection humaine – consubstancielle à notre condition d’êtres nés –, mais avec les principales angoisses de l’humanité : la souffrance, la vieillesse et la mort. Laurent Alexandre, chef de file du transhumanisme français :

« Les innovations technologiques issues des nanotechnologies, biotechnologies, de l’informatique et des sciences cognitives (NBIC) se succèdent de plus en plus vite. Elles sont de plus en plus spectaculaires et transgressives mais la société les accepte avec une facilité croissante : l’humanité est lancée sur un toboggan transgressif. Nous devenons, sans en être conscients, des transhumains, c’est-à-dire des hommes et des femmes technologiquement modifiés.

D’ici 2030, des chocs biotechnologiques encore plus spectaculaires vont secouer la société : régénération des organes par les cellules souches, thérapies géniques, implants cérébraux, techniques anti-vieillissement, design génétique de bébé à la carte, fabrication d’ovules à partir de cellules de peau…

La plupart d’entre nous accepteront cette biorévolution pour moins vieillir, moins souffrir et moins mourir ! Plutôt transhumains que morts devient notre devise. Le transhumanisme, idéologie démiurgique issue de la Silicon Valley, qui entend lutter contre le vieillissement et la mort grâce aux NBIC, a le vent en poupe10.

Laurent Alexandre a raison : il est presque impossible de refuser le transhumanisme à une échelle individuelle. Nous avons tous peur de la mort et de la maladie. Mais nous pouvons le refuser dès lors que nous pensons à une échelle collective, politique. Les transhumanistes dissimulent que leur projet ne s’adresse qu’à une infime partie de la population. Les innovations transhumanistes demandent des moyens financiers, technologiques et des ressources gigantesques. En contexte de raréfaction des ressources et d’austérité généralisée, pour un être humain augmenté à l’espérance de vie décuplée, combien de pauvres mourront d’une infection bénigne faute de pouvoir bénéficier des soins les plus élémentaires ou d’une alimentation équilibrée ? Le transhumanisme est le projet d’une élite pour une élite. Il n’y aura pas de transhumanisme démocratique.

Enfin, le projet politique des transhumanistes, leur haine du corps et de la nature – de ce qui naîtne suffisent pas à expliquer l’avancée de la reproduction artificielle. Celle-ci se nourrit également d’une dynamique économique, plus aveugle, qui ne s’encombre pas de considérations philosophiques sur l’imperfection humaine ou l’amélioration de l’espèce, mais vise uniquement la croissance et l’accumulation de profits. J’ai décrit cette dynamique au début du livre : le Capital doit trouver sans cesse de nouveaux marchés où s’investir, entraînant la marchandisation de secteurs jusque-là exclus de l’économie : brevetabilité du vivant, assistance et compagnie aux personnes âgées, artificialisation de la reproduction.

Selon vous la famille peut être importante pour faire face aux logiques mercantiles de cette société. Au lieu de famille, qui dans cette société représente le modèle unique de famille hétérosexuelle avec père, mère et enfants, avec des rôles et des subordinations, ne serait-il pas mieux de parler de communautés humaines où développer les valeurs d’égalité, de respect pour le vivant et de liberté en dehors de toute logique patriarcale, sexiste et autoritaire ?

Une enquête française publiée il y a une dizaine d’années indiquait que 87 % des Français pouvaient compter en cas de besoin sur une aide financière de la part de leur famille11. En Espagne, les « ni ni », ces jeunes qui n’ont ni trabajo ni empleo et ne peuvent payer leur loyer à cause de la crise ne dorment pas (tous) à la rue. Ils reviennent habiter chez leurs parents (plus d’un demi million depuis 2008)12. Le phénomène prend une ampleur mondiale13. Dans les sociétés occidentales (et peut-être encore davantage dans les autres), la famille constitue encore – mais pour combien de temps ? – un rempart contre l’atomisation et la précarité des individus au sein du capitalisme.

En même temps, vous avez raison de pointer que la famille est le lieu des violences et des viols conjugaux, des inégalités dans la répartition des tâches domestiques, de l’éducation différenciée entre les filles et les garçons. Est-ce à dire que le cadre de la famille traditionnelle est nécessairement oppressif et inégalitaire ? Je n’en suis pas sûr. Il l’est en tout cas parce qu’il s’inscrit dans une société plus large dont il reproduit les travers.

Au passage, ce « modèle unique de famille » dont vous parlez d’ailleurs n’est plus si unique. En France, il ne représente plus que 70 % des familles avec enfants. Une famille sur 10 est recomposée. Une famille sur 5 est monoparentale – souvent une femme seule élevant ses enfants et en situation de précarité économique14. Des milliers de couples gays et lesbiens n’ont pas attendu la légalisation du mariage pour se vivre et se considérer comme une famille.

On peut regretter les fondements religieux, traditionnels, sexistes des solidarités familiales. On peut aspirer à de nouvelles familles, concevoir des formes de solidarités qui dépassent le cadre familal, imaginer de nouveaux rôles qui permettraient d’occuper une place importante dans la vie des enfants sans être géniteur – un peu à l’image des parrains et des marraines de l’ancien temps. Mais tant qu’on n’aura pas construit ces « communautés humaines » dont vous parlez, j’ai bien peur que la destruction de la famille chère à certains libéraux de gauche – et essentielle au développement du capitalisme – ne fasse que produire un nombre incroyable d’individus désaffiliés, exclus de toute cellule élémentaire de solidarité.

Que voulez-vous dire quand vous parlez de barrières morales ? Notre critique est essentiellement politique, pas morale et en envisageant un monde différent nous pensons à une autre façon de sentir, non à une imposition de barrières morales.

Mon propos sur les barrières morales qui s’opposent à la marchandisation du monde était descriptif, non prescriptif. Aujourd’hui aux Etats-unis, le lobby de certaines sectes protestantes est une entrave au développement de l’eugénisme. Le reconnaître n’implique pas de soutenir ces mouvements réactionnaires.

Nous partageons totalement votre réflexion sur un être vivant désormais monopolisé, la comparaison avec le gène Terminator de Monsanto qui rend les graines stériles est précise et malheureusement encore extrêmement actuelle. L’enjeu est justement la transformation en marchandises et la destruction des mêmes éléments vitaux. Il ne sera pas possible de comprendre que tout le vivant est attaqué, continuant à le considérer comme un aspect secondaire, tant que nous ne comprendrons pas que c’est une question de survie.

La résilience est la capacité d’un individu ou d’un système à surmonter une crise, à recouvrer son état initial après un traumatisme. Venu de la physique puis de la psychologie, le concept fait florès dans les milieux universitaires. Il nourrit les réflexions stratégiques des armées et polices du monde entier, qu’elles soient confrontées au choc post-traumatique des soldats ou préoccupées de rétablir l’ordre après une catastrophe naturelle, un attentat terroriste, une crise économique ou sociale.

Ces dernières années, le concept a également servi à penser la dégradation des écosystèmes. Pour les écologues, la résilience était « la capacité d’un écosystème, d’un habitat, d’une population ou d’une espèce à retrouver un fonctionnement et un développement normal après avoir subi une perturbation importante (facteur écologique)15. »

Pour Buzz Holing, écologue américain, cette conception est dépassée. La résilience doit désormais être vue comme la capacité d’un écosystème à maintenir ses fonctions essentielles malgré les chocs, quitte à changer de forme. Selon le magazine de vulgarisation scientifique Science et Vie, « C’est cette nouvelle perspective écologique qui est aujourd’hui en train de s’imposer parmi les spécialistes16 » On s’extasie de la plasticité du vivant, de sa capacité à s’adapter à chaque nouvelle, dégradation, pollution, artificialisation. Face au réchauffement climatique, la Toundra arctique se transforme en paysage verdoyant. « Ces espaces en cours de formation vont héberger dans les années à venir de nouvelles associations d’animaux et de plantes. Comme dans tout changement, il y aura des gagnants et des perdants. A mon avis, le caribou ne trouvera plus son compte. […] Les gagnants seront peut-être des espèces habituées à évoluer en forêt boréal comme l’orignal17 » Un écosystème marin émerge du 7ème continent, cette gigantesque masse de déchets plastiques flottant dans le Pacifique Nord. « La diversité bactérienne retrouvée sur le plastique induit un véritable cycle de vie : toute une communauté de plantes unicellulaires, de microbes prédateurs et de bactéries vivent en symbiose entre eux et avec leurs homologues non organiques18 »

La question n’est donc pas tant celle de la survie mais de quelle survie et du prix à payer pour survivre. Je crois que la vie perdurera longtemps après l’espèce humaine et rien n’indique que nous soyons condamnés à disparaître à court terme. De nouveaux écosystèmes émergeront des centrales nucléaires désaffectées, des zones industrielles, des mégalopoles, des sols épuisés par l’agro-industrie. Les biotechnologies adapteront les humains à la pollution et au réchauffement climatique – en tout cas pour les humains qui seront encore utiles à la technocratie. Je ne veux pas vivre dans cet enfer.

Le développement du capitalisme et de la pollution condamnent le monde et les êtres humains tels que nous les connaissons : avec leur part de hasard, de liberté, de nature ; et une certaine beauté. Je me bats pour ce monde – ce qu’il en reste – et pour ces humains-là.

Dans notre société la perception que l’on a souvent est celle d’une seule question de choix : le choix d’acheter ou de ne pas acheter certains produits, le choix de recourir ou de ne pas recourir à certaines pratiques, le choix de simplement s’abstenir. Quand tout ce qu’il y a autour se dessine et se renforce dans une direction, affirmer de ne pas en faire partie en s’indignant signifie laisser de la place à l’accomplissement de ce techno-monde. Ce système s’alimente aussi de ses pseudo-opposants et se renforce de la simple non collaboration de ceux qui regardent.

La croyance en la neutralité de la science colporte l’idée qu’on pourrait choisir de recourir ou de ne pas recourir à une technologie existante. Ce n’est pas le cas. En même temps qu’elle confère aux sociétés humaines un nouveau pouvoir d’agir sur le monde, la technologie nous contraint à y recourir. C’est d’autant plus vrai dans les domaine de la médecine ou de la procréation où les enjeux affectifs et émotionnels sont si forts. Si un simple test génétique peut éviter telle ou telle maladie à votre enfant, vous ne pouvez pas refuser d’y recourir.

Perversité de la chose : le recours obligé à cette technologie ne s’accompagne pas d’un accroissement de notre pouvoir individuel. Les individus ne se réapproprient pas les technologies. A la différence de la technique – consubstancielle à l’être humain – la technologie implique l’expertise, la séparation entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, ceux qui ont le pouvoir de contrôler l’innovation scientifique et ceux qui la subissent. De la même manière qu’on n’autogère pas une centrale nucléaire en assemblée générale, nous, le peuple, les sans-pouvoirs, ne sélectionnerons jamais les embryons à implanter dans le cadre d’une FIV. La décision finale appartient toujours à un biologiste qui sélectionne en fonction de critères qui nous échappent. A nous : l’illusion du choix. A la technocaste : la réalité du pouvoir.

Apparemment il semble que les questions affrontées dans votre livre sont très débattues, il semble qu’il existe une réflexion sérieuse à ce sujet. Nous savons au contraire que quantité ne veut pas dire qualité et encore moins profondeur. Dans le contexte italien presque quotidiennement dans la presse on trouve des cas, des expériences et des bavardages sur la procréation artificielle. Il semble que la réflexion critique se sature avant même que celle-ci ait commencé. Par réflexion critique nous entendons celle qui va vers les questions les plus importantes et au cœur du problème que personne ne touche jamais, que l’on soit favorable ou opposé.

Nous sommes en face de l’énième imposition technologique passée à travers un débat qui n’a jamais existé et que personne n’a l’intention de commencer.

Comment rendre, selon vous, notre critique claire et efficace à travers ce brouillard qui ne fait que nous éloigner du sentier ?

Sans prétendre détenir la réponse à cette question, je peux vous livrer les principes qui ont guidé mon travail. Je dois beaucoup sur ce point à Pièces et Main d’œuvre et à leurs enquêtes qui alimentent la critique du techno-monde en France depuis plus de 15 ans19.

Ne jamais plaquer de théories abstraites sur la réalité. Partir des faits pour établir des schémas d’explication du monde. C’est un travail fastidieux qui implique d’enquêter, de se renseigner, de lire régulièrement la presse militante, grand public et spécialisée. Lire également nos ennemis et nos faux amis. C’est le seul moyen de comprendre leurs arguments et présupposés théoriques pour les démonter. Penser par nous-même, pas en fonction de ce que pensent la droite, la gauche, les cathos, les communistes, les féministes, les écologistes ou que sais-je encore. Parler clairement : nous nous adressons à tout le monde, pas aux experts ou aux militants professionnels. Ne jamais sacrifier la stratégie à la tactique. En particulier, ne pas taire ce qui pourrait déplaire à nos alliés politiques ou aller dans le sens de nos ennemis. Seule la vérité est révolutionnaire. Refuser le statut d’experts. Soutenir qu’en politique chacun est légitime à porter un jugement sur tout – a condition d’avoir enquêté – et qu’il n’y a pas de premiers concernés. Enfin, diffuser nos idées partout où nous le pouvons. Derrière chaque rouage de la machine, il y a un individu que nous pouvons rallier. Porter la critique jusque chez l’ennemi, sans négliger ses forums participatifs et conférences d’acceptabilité qui peuvent nous servir de caisse de résonance.

Je dirais enfin que la conscience du désastre ne crée pas de révolutions. La reproduction artificielle et le transhumanisme se répandent car ils sont la seule réponse de notre société à l’atomisation des individus, à la misère affective, à la peur de l’avenir ou à l’absence de futur, à l’insécurité et à la précarité grandissante. Si nous voulons toucher les gens, si nous voulons que nos idées se muent en forces matérielles capables de transformer le monde, nos textes doivent rendre palpable une autre société, dessiner des futurs désirables. C’est sans doute sur ce point que la Reproduction artificielle de l’humain mérite un prolongement.

* * *

1Cité par Peter Linebaugh, Ned Ludd and Queen Mab, Machine Breaking, Romanticism, and the several commons of 1811-12, Oakland, PM Press, 2012

2Michaël Löwy et Robert Sayre, Révolte et mélancolie, le romantisme à contre-courant de la modernité, Payot, 1992

3C’est le cas d’un petit groupe issu du mouvement des Veilleurs et emporté par Gaultier Bès de Berc, autour de la nouvelle revue Limites.

4Silvia Federici, Caliban et la Sorcière, Entremonde, 2014

5Béatrice Cascales, Laetitia Negrié, La grossesse et l’accouchement : histoire d’une maladie pas comme les autres, éditions du Con qui s’adore, novembre 2014

6Céline Lafontaine, Le corps marché, la marchandisation de la vie humaine à l’ère de la bioéconomie, Seuil, 2014

7Ilana Löwy (coord.), Biotechnologies et travail reproductif. Une perspective transnationale, Cahiers du genre n°56, 2014

8Par exemple une émission de radio grenobloise : http://www.radiorageuses.net/spip.php?article394

9Voir les positions des intellectuelles comme Marie-Hélène Bourcier ou Béatriz / Paul B. Preciado, ou les interventions de groupes militants comme les Flamands roses, les Dures à Queer…

10Le Monde, 13/10/2014

11« Les Français et les solidarités familiales et intergénérationnelles » – Etude Ipsos Public Affairs / DIF – Avril 2006

12Rapport 2012 de l’Observatoire de la jeunesse en Espagne (Injuve)

13« A 30 ans, encore chez papa et maman : un fléau planétaire », Le Monde, 5 février 2013

14Insee, enquête Famille et logements 2011.

15Définition donnée par Wikipédia

16Science et Vie n°1165, 24 septembre 2014

17Josh Schimel, laboratoire de recherche et d’ingénierie des régions froides, Etats-Unis, Science et Vie, même numéro

18Tracy Mincer, biologiste américain, Science et Vie, même numéro

19Ils explicitent leur démarche dans un texte de 2005 : « Pour l’enquête critique », disponible sur www.piecesetmaindoeuvre.com